Histoires d’archives, le hors-champ des photographies raconté.

Histoires d’archives 11

4.05.2019

Il y a des saveurs qui ne s’oublient jamais. Le doux clapotis des vagues, l'été, l’oignon qui croque sous la dent, le soleil tendre d'une fin de journée, la tomate fondante, le thon, le pain souple et croustillant. Je dois avoir 6-8 ans, je mange un pan-bagnat sur des rochers au bord de la mer à Carro. C’est ma grand-mère qui me l’a préparé. Comme si c’était hier. Un moment gravé dans ma mémoire, anodin et primordial.

Bien des années plus tard, je retourne sur ces terres imbibées de souvenirs pour une série autour des origines. Après avoir travaillé sur la migration, c’est un thème qui me vient naturellement. Je suis moi aussi un « migrant ». J’ai besoin de comprendre les choses depuis le point de départ, de chercher à savoir ce qui se passe dans la tête et dans le cœur de ceux qui, plus que tout autres du fait de l'exile, ont un regard si particulier sur leurs passés. Nous sommes en juillet 2007. Vue sur une plage voisine, à La Couronne, tour à tour spot de surf, lieu touristique et décors pour une série de télévision à succès.

Les années passent, ne se ressemblent pas et ont pourtant l’air éternelles. Tout est voué à disparaître. En voilà une banalité. Dire que la photographie est un moyen privilégié pour évoquer le temps qui s’écoule, une autre banalité. Mais c’est tellement vrai.

Ma grand-mère s’en est allée le 24 mars. Une énorme de tristesse, la nostalgie de sa présence, un corps sans vie, la tombe qui se referme. Que reste-t-il ? La trace de son passage sur cette terre dans nos mémoires; la mienne, mais aussi celle de tous ceux qui l’ont côtoyée, richesse des vies. Les pleurs prennent sens lorsqu’ils sont partagés. Dernière banalité pour aujourd’hui. Les vérités les plus profondes se cachent parfois là où on ne les attend pas. Derrière les poncifs résident les expériences.

Que reste-t-il ? Un fac-similé du réel. Un instant qui résiste à la fugacité de l’existence, figé provisoirement dans une image. Chaque photographie est une clef utile à faire démarrer la machine à voyager dans le temps.

Plus aucun pan-bagnat n’aura jamais la même saveur. 

Histoires d’archives 10

8.03.2019

Des fauteuils de massage dans une station-service moche et sale, sur une aire d’autoroute en France. Nous sommes en chemin pour Barcelone. C’est Nouvel An. Comme une envie de prendre la route, de faire des photos, d’expérimenter de nouvelles pistes.

J’ai acheté d’occase un appareil 4,5X6, un gros compact pour faire des snapshots, mais en moyen format (du film donc, pour les moins connaisseurs, en rouleaux 120, la classe). Je l’utilise comme un bête jetable. C’est du brut, c’est du frontal, c’est du direct, pas de chichis.

Les photos se sont accumulées, jusqu’à en devenir une petite série. Ça m’a fait du bien. Et c’en est resté là.

Enfin, j’ai vaguement essayé de pousser un peu en avant ces images, mais le succès n’était pas au rendez-vous. Cela arrive, la plupart du temps même. Faut avoir le cœur solidement accroché et le cuir bien tanné. Sinon ça fait trop mal.

Je me rappelle cet de interview d’une écrivaine célèbre, oublié son mon, qui expliquait combien on pouvait souffrir du manque de reconnaissance, jusqu’à en devenir littéralement malades. Indispensable de s’en prémunir. Définir.

Qu’est-ce que le succès ?

En tout cas, c’est n’est pas ce à quoi l’on pense, quant on croit l’avoir rencontré une fois. C’est bien plus subtil, beaucoup plus essentiel, existentiel.

Garder entière la joie de faire juste pour le plaisir, poussé par l’insouciance, transporté par le bonheur d’essayer. Prendre un appareil 4.5X6, sur la route, se laisser porter. Voilà ce qui a été essentiel pour moi à ce moment précis, un 31 décembre 2006, quelque part entre Annecy et Grenoble.

Histoires d’archives 9

28.11.2018

Un enfant dans un orphelinat à São Paulo, juin 2005. Un ami fait du bénévolat ici. Il m’a raconté que les gamins y suivent un cours de capoeira chaque semaine. Je suis au Brésil pour 6 mois afin de réaliser un travail sur ce sport/pratique culturelle/art martial tropical. Je viens donc leur rendre visite pour prendre quelques photos, et pour faire la connaissance de leur professeur.

C’est une rencontre étonnante. Il fait partie de la police militaire et travail dans le sud de la mégapole. Comme tous les policiers, il a une arme dont il ne se sépare jamais. Pourtant son truc, c’est capoeira. C’est son outil pour lutter contre l’exclusion sociale. La capoeira lui a permis de survivre à une enfance ponctuée d’épisodes d’une dureté inimaginable. La même enfance volée que pour nombre de mômes des favelas. « Aujourd’hui, j’essaie de redonner à mon tour ce que j’ai reçu », tels sont les mots qu’il emploie pour expliquer son engagement.

Cet étrange flic ne correspond pas vraiment à l’image que l’on pourrait se faire de la police militaire au Brésil (surtout à Rio suite aux JO et à la coupe du monde de football). Mais la réalité est généralement beaucoup plus nuancée qu’on vaudrait le croire spontanément. Et les œillères nous forcent à suivre le chemin dangereux des préjugés.

La situation a énormément changé depuis 2005, elle s’est largement empirée. Elle a dérivé, pour aller jusqu’au crash du 28 octobre 2018. Ce jour-là, à force de caricatures, sans vergogne aucune, n’ayant point de scrupules intellectuels, le candidat à la présidence brésilienne le moins crédible de l’histoire aura su se hisser au sommet de l’échiquier politique.
Excédée par des décennies de magouilles et de corruption endémique — les origines de la nation brésilienne trouvent leurs racines dans l’esclavagisme, l’exploitation des ressources et l’extermination des peuples indigènes, sans doute les pratiques contemporaines sont-elles à inscrire dans cette continuité —, la population a élu un populiste à la tête du gouvernement.

Mais que l’on ne s’y trompe pas, le populisme, ce n’est absolument pas le pouvoir du peuple. Le populisme, c’est un moyen d'accéder au pouvoir par le peuple. C’est l’extorsion du pouvoir, voilà ce qu’est le populisme.

Pour le nouveau chef d’État, bon policier est un policier qui tue. Seulement, la police au Brésil figure déjà parmi les plus violentes au monde. Si l’usage de la force avait un quelconque effet sur la réduction de la criminalité, ce pays devrait être exemplaire. Or tel n’est pas le cas, bien au contraire, car la violence engendre inexorablement plus de violence.

Ce dont la population brésilienne a vraiment besoin, c’est de plus de polices de proximité, généreuses, engagées, dévouées (et pas qu’au Brésil). Ce n’est pas un mythe, j’ai rencontré un de ces flics. Probablement il y en a-t-il d’autres au Brésil. Mais fort à parier malheureusement que ce ne seront pas ceux-là dont on entendra le plus parler ces prochaines années.

Je n’ai aucune idée de ce qu’est devenu cet enfant, ni même le policier capoeiriste. Quant à savoir ce que l’avenir leur réserve… « Espérer le meilleur et se préparer au pire : c’est la règle » écrivait Fernando Pessoa. Nous en sommes là, il n’y a plus qu’à espérer le meilleur pour ce magnifique pays de plus de 200 millions d’habitants.

Histoires d’archives 8

12.09.2018

Si je pense que le Revenu de Base Inconditionnel (RBI) était une bonne idée ? J’en suis absolument convaincu ! Tôt ou tard, le revenu universel, sous une forme ou une autre, sera même une nécessité incontournable, tant le monde du travail aura été chamboulé. Cela va probablement se passer bien plus vite qu’escompté d’ailleurs.

Après avoir quitté un poste de travail fixe au sein d’une rédaction renommée, sur un coup de tête juvénile tout à fait naïf et pourtant superbe, je me suis bien évidemment retrouvé le bec dans l’eau. L’assurance chômage me permit de ne point y tremper d'avantage de mon anatomie. Je suis non seulement resté à la surface, mais j’ai aussi expérimenté ce que ça donnait lorsque les préoccupations matérielles de base n’en étaient plus: cela offre tout bonnement une liberté inédite !

C’est à ce moment-là que j’ai réalisé une de mes premières série « importantes », qui a rencontré une certaine reconnaissance. Libéré des incertitudes financières, je me suis lancé cœur et âme dans un travail documentaire, une année durant, autour de l’asile.

Rien ni personne ne m’y avait poussé, si ce n’est l'envie de raconter la vie de ces anonymes aux destins invraisemblables, intimant à tous les bravards de taire leurs aboiements d’hubris.
Au total, 12 femmes et hommes m’ont livré leurs histoires, raconté leurs parcours, laissé capturer l’humanité qu’ils dégageaient.

Cette série a remporté le Swiss Press Photo en 2004. Ce fut un magnifique encouragement pour un photographe en début de parcours. Or du point de vue humain, ceci resta une goutte d’eau dans l’océan. En soi, pas grand-chose donc.

Seulement, imaginons un instant que chacun puisse, à sa manière, apporter sa propre contribution au monde. Une contribution généreuse, passionnée, libérée de contraintes d’un autre temps - les promesses du progrès ne demandent qu’à être tenues, que les Hommes soient enfin libérés de leurs chaines ! Figurez-vous ce monde constitué d’une multitude de gouttes d’eau qui scintillent toutes plus l’une que l'autre. Et bien le voici votre nouvel océan. C'est beau hein ?!

Histoires d’archives 7

14.06.2018

Fête sur un bateau à Saint-Pétersbourg, 13 juin 2003. Un ami DJ m’a entrainé sur une embarcation exiguë qui allait naviguer le long de la Neva jusqu’au petit matin. C’est une soirée privée, un peu inquiétante. Pour quelqu’un qui cherchait l’aventure, j’étais servi ! J’en garde cette photo, pause romantique, moment de grâce au coeur d’une nuit très courte.

Les 6 mois passés en Russie furent un véritable voyage initiatique. J’avais quitté mon poste de photographe au journal La Liberté, j’étais ouvert à tout ce que la vie pouvait m’offrir, affamé de photographie, curieux de tout, Saint-Pétersbourg a été un endroit exceptionnel pour vivre tout cela.

Il faut dire que j’ai eu la chance de tomber sur les bonnes personnes. Une joyeuse équipe entrainée par un grand frère baroudeur. Beaucoup d’amis russes aussi. Je voulais être avec eux, j’étais là pour les rencontrer. J’ai appris leur langue, ce que j’ai pu en tout cas, suffisamment pour briser les barrières.

Et puis l’hiver a fait son retour. Arrivé avec le printemps, je suis reparti avant les grands froids, ne retournant plus jamais dans ce pays, aux dimensions démesurées, dont je n’ai finalement vu qu’une infime partie. Ainsi va la vie, elle te pousse parfois vers d’autres horizons.

Histoires d’archives 6

24.05.2018

Vendredi 1er juin 2001, une chaude journée d’été expire doucement. Nous nous apprêtons à assister à un concert mémorable (Natacha Atlas et les incroyables Massilia Sound System, pour ne pas les citer) sur la plaine de Plainpalais à Genève.

Mon téléphone sonne. On m’annonce qu’il va se passer quelque chose d’important lundi, et que ce serait bien d’être présent avec mon appareil photo. Je réponds que, bien entendu, j'y serai. Nous raccrochons. J'attrape la bière qui m’est tendue par mes amis, et je m’élance dans une farandole géante, orchestrée par les Marseillais sur scène, les seuls que je connaisse à pouvoir faire faire ce genre de trucs à une foule chauffée à blanc !

J’étais loin d’imaginer à ce moment-là de la suite des évènements, et de l’importance de ce qu’il se tramait. Le Collectif des sans-papiers de Saint-Paul allait occuper une église à Fribourg (en Suisse), le mouvement serait d’une importance nationale, il allait marquer l’histoire ainsi que les consciences. Et moi, jeune photographe de 23 ans, je serai embarqué dans mon premier reportage au long cours, m'investissant comme jamais encore, emporté par une cause tant journalistique qu’humaine. J’allais accompagner ces gens dans leur aventure, je serai le spectateur privilégié d’actes de bravoure hors du commun, de grandeur d’âme inimaginable, de mouvement de solidarité inattendus.

Presque 20 ans plus tard où en sommes-nous avec les sans-papiers ? C’est le statu quo, en pire… Il n’existe par définition pas de statistique concernant les sans-papiers, or il y a fort à parier qu’au moins autant, si ce n’est plus, de personnes vivent aujourd’hui dans une clandestinité hypocritement tolérée. Il est difficile de s’imaginer ce que cela veut dire, mais, passer ses journées dans l’incertitude, la précarité, et la peur d’être interpelé par la police - quand bien même certains on construit leur existence ici, ces situations peuvent durer des années -, cela n’est pas une vie.

Un jour ou l’autre la question des sans-papiers refera surface, et à ce moment-là, du courage politique sera bienvenu, pour rendre hommage au courage de ces femmes et de ces hommes que nous croisons tous les jours et dont nous ne soupçonnons pas la détresse.

Histoires d’archives 5

09.05.2018

Bénédiction de la nouvelle chapelle Marguerite Bays, Siviriez, le 2 juillet 2000.

Quand on m’a envoyé traiter ce sujet, sur le moment, je ne vais pas dire que j’ai sauté de joie. Il y a quand même plus palpitant qu'une bénédiction de chapelle à Siviriez. Mais voilà, c’est aussi cela la vie de photographe, surtout lors ce que tu travailles pour un quotidien régional (La Liberté).

Alors on y va, le coeur léger, avec une soif insatiable de photo, parce que pour finir, tout est bon à figer sur la pellicule (oui, à cette époque qui partait si lointaine, c’était il y a à peine 18 ans, la photographie était encore analogique). Comme le disait Garry Winogrand, à la fin il est un peu question de savoir "à quoi ressemblent les choses quand elles sont photographiées".Tout est affaire de regard, et de hasards, beaucoup.

Deux hommes s’affairent sous les reliques de la bienheureuse Marguerite Bays. On dirait deux mécanos; sauf qu’ils sont en habits du dimanche, sauf que la caisse a été remplacée par une châsse. Il y a quelque chose de surréaliste dans cette image.

On est très loin d’une image factuelle, descriptive, informative. Ce sont ces images-là que j’ai personnellement toujours affectionnées. Ce sont les plus durs à produire. Mais aussi les plus difficiles à diffuser, les réseaux sociaux n’y ont pas changé grand-chose. Bien au contraire même. Notre monde est devenu un énorme cliché archétypal, duquel, il est aujourd’hui d’autant plus malaisé de s’extraire.

Histoires d’archives 4

25.03.2018

Festival Rock Oz Arènes, Avenches, samedi 18 aout 2001. Peu avant le concert du groupe de rock français Matmatah. C’est le dernier jour du festival, l’ambiance bat son plein. Du pain bénit pour un photographe. Le hasard nous a mis face à face. Clic-clac joyeux et festif. Il disparait dans la cohue.

La photographie (une certaine photographie) est faite de ces rencontres furtives.

Avoir un esprit de pêcheur. Le photographe attend de voir ce que les courants vont lui mettre dans les filets; il vagabonde sans buts apparents, ne faisant confiance qu’à son instinct et surtout à sa bonne étoile. Le tout est d’être réactif, et d’oser (ou d'oser renoncer, c’est capital !) capturer l’instant qui se présente.

De nuit, tous les chats sont gris. On y passe inaperçu, même avec un appareil photo autour du cou. Particulièrement si l'on a pris soin de se mettre un peu dans le bain. Juste ce qu’il faut, pour ne pas être celui qui débarque d’une autre planète. De toute manière, il faut bien se fondre dans la foule, à un moment, pour photographier la foule. Il faut faire partie de l’histoire. Il faut faire preuve d’empathie. Il faut être accepté. Et tout cela n’est possible qu’en offrant un peu de soi.

Il est nécessaire de faire preuve de générosité pour être ce genre-là de photographe, il est indispensable d'aimer les gens. Moi, j’aime aimer les gens.

Histoires d’archives 3

06.04.2018

Nous sommes en avril 2000. La guerre au Kosovo est terminée depuis moins d’une année. De jeunes gens jouent au basket, dans une maison voisine détruite et dont les occupants ont fui les lieux. On se réinvente une vie "normale", après toutes les atrocités que la guerre peut offrir. Des horreurs, les gens d’ici en on vues bien au-delà de l’entendement.

Aussi fou que cela puisse me paraître maintenant, la guerre me fascinait à l’époque. Les guerres de Yougoslavie ont accompagné toute ma jeunesse. Plus tard, l'aspirant-photoreporter que je fut ne pouvait rester indifférent aux évènements. Je n’ai toutefois, à l’époque, point fait le pas; trop jeune sans doute…

Or, bien plus tard, en découvrant une image atroce de James Nachtway dans un de ces livres, j’ai compris tout d’un coup qu’en fait, je n’avais absolument aucune envie de voir ces choses-là de mes propres yeux. C’est quand même embêtant pour un photographe de guerre. Oui, la guerre, il faut être fait pour ça. Je ne le suis pas. Ce n’est pas très grave. Il y en a (avait, les guerres semblent être sans images aujourd’hui, ou plutôt, il y en a tellement qu’on ne les regarde plus, 7 ans que cela dure en Syrie !) déjà bien d’autres qui s’en chargent, avec toute la bravoure nécessaire. Moi, mon courage, j’essaie de le mettre à contribution autrement, ailleurs, au quotidien. Il en faut aussi...

La guerre était donc finie au Kosovo, ces jeunes gens avaient un avenir radieux devant eux, un pays à reconstruire, des rêves à réaliser. Malheureusement, 18 ans plus tard, hormis la fragile indépendance de la jeune république (que certains pays n’ont toujours pas reconnue), le constat socio-économique est plus qu'amer. Paradoxalement, dans la jeunesse d’aujourd’hui, leur avenir, beaucoup se verraient bien le construire ailleurs. L’ironie de l'Histoire étant que l’une des destinations choisie pour ce faire n’est autre que… Belgrade.

Histoires d’archives 2

26.03.2018

Il vient juste de se terminer. C’était là sa 32e édition. Le Festival International de Films de Fribourg (FIFF) est de longue date un rendez-vous important dans le monde du cinéma, plus encore pour les Fribourgeois. Naturellement, en 2001, c’était déjà un sujet incontournable pour le quotidien La Liberté.

La Liberté, c’est dans ce journal que j’ai commencé sérieusement ma vie de photographe. J’y ai passé 3 années magnifiques, où j'ai quasi tout appris en matière de photographie et surtout de journalisme. Il faut dire que nous étions à bonne école, celle de Roger de Diesbach, ce journaliste hors norme, grand défenseur de ce qu’il y a de plus beau dans le métier. Comme il doit être affligé, d’où il nous regarde, par le triste spectacle qui lui est offert. La presse va mal, ce n’est rien de le dire…

Le FIFF donc, Daniel Torres, un réalisateur cubain. Il était venu cette année-là présenter son film « Hacerse el sueco ». Le journal m’avait envoyé le rencontrer pour réaliser son portrait. Je ne jurais à l’époque que par le reportage. Le gout du portrait ne m'est venu que bien plus tard (sans doute faut-il avoir un peu de bouteille pour prétendre à faire des portraits).

Sur le moment, j’opte alors pour une image dans la rue, « street photography ». Le hasard fait le reste, une femme entre dans le champ. Elle se retourne, intriguée par la scène. Je déclenche, juste au moment où son talon touche le sol. C’est dans la boite, tout y est.

Ce sera un double portrait. Une inconnue rencontrée sur le boulevard de Pérolles, et Daniel Torres, qui doit quand même se demander ce qu’il fiche là, avec en face de lui ce jeune photographe, terriblement timide, qui se cache derrière son appareil photo au milieu du passage.

Histoires d’archives 1

20.03.2018

Les archives sont quelque chose de très précieux pour un photographe. On a tendance à l’oublier de nos jours. Tout est censé être gratuit, la musique, les films, les informations, etc.

Pourtant, derrière chacun de ces biens immatériels il y a de vraies gens, avec leurs vraies préoccupations, leurs vrais engagements; mais aussi leurs vraies factures à payer… Si nous vivions dans un autre monde, personnellement, je me passerai bien du droit d’auteur. Malheureusement, ce n’est pas le cas.

Donc, tous ces individus qui produisent les biens culturels (largement consommés quotidiennement) doivent eux aussi lutter au jour le jour, faire face aux vicissitudes de l’existence. Et les rappels des créanciers n'ont que faire du nombre de likes sur FB...

Or, tout ce qui est précieux n’est pas qu’affaire d’argent, loin de là. Si les archives sont tant précieuses pour un photographe, c’est avant tout qu'elles sont sa mémoire, son fil d’Ariane rouge, ce qui caractérise son regard a posteriori. Pouvoir disposer de sa mémoire est essentiel pour tout un chacun, encore un peu plus pour les gens d'images.

J’ai eu à me replonger dans mes archives dernièrement. De quoi raviver les histoires qui se cachent derrière les photos.
Cela fait plus ou moins vingt ans que je suis photographe. À la louche. Disons que c’est là une excuse suffisante pour partager une sélection d’images d'archive.

J’ai donc décidé de choisir régulièrement une photo issue de mes vieilleries, et de raconter l’histoire qui l’accompagne.

On commence par cette image du 1er mai à Zurich, en 2000. Mais comme j’ai déjà trop écrit, je me contenterais de dire que ce fut mon premier 1er mai outre Sarine. J’y suis retourné les 2 années suivantes. Je m’intéressais beaucoup aux mouvements altermondialistes, très actifs à l’époque. Un autre monde semblait possible...

Ce fut une journée que je n’oublierai jamais; ni le soleil printanier, ni la surprise quand les premières grenades de gaz lacrymogène ont sifflé sur nos têtes, ni les montées d’adrénalines, ni les premiers doutes quant au bien fondé de ma présence, en tant que photographe, dans une manif qui tourne au vinaigre.

Au début des années 2000, les manifestations finissaient assez régulièrement mal, et, bien entendu, les images publiées étaient souvent les plus spectaculaires. Je trouvais cela très frustrant. Mais il n’y avait pas de place pour plus de photos, plus de détails, plus de complexité. Pourtant, il y avait tant à raconter !